home

search

1 - Une rage exaltante. Magnifique. Et désespérée. Alors tout casse.

  KATYA

  La porte latérale s’ouvre, et une jeune femme pénètre dans la salle de spectacle parisienne. La lumière se resserre doucement sur la scène où l’attend un piano à queue, noir et immobile, comme retenu dans un souffle. La salle est comble. Les applaudissements montent aussit?t, pleins, chaleureux, presque déjà reconnaissants.

  Kateryna Shevchenko avance d’un pas calme.

  Elle porte une robe longue blanche, en dentelle finement brodée, dont la coupe épouse sa silhouette mince avec une élégance naturelle. Une fente discrète découvre, à chacun de ses pas, une jambe fine et assurée. Le tissu capte la lumière sans ostentation, comme s’il avait été pensé pour accompagner le silence autant que la musique.

  Ses cheveux blonds, longs, sont simplement retenus derrière les épaules. Rien d’ostentatoire : une présence, une tenue, une évidence. Elle s’incline légèrement, s’assied, ajuste le tabouret. Le silence se fait.

  Dès les premières notes, quelque chose se produit.

  Son jeu est précis, lumineux, mais jamais démonstratif. Les phrases musicales se déploient avec une clarté presque aérienne, puis s’approfondissent, gagnent en densité, en tension. Kateryna ne force rien : elle écoute autant qu’elle joue, semble dialoguer avec l’instrument.

  Ses mains glissent sur le clavier avec une ma?trise absolue, mais c’est ailleurs que se joue l’essentiel — dans la respiration des silences, dans l’élan contenu, dans cette fa?on très personnelle de laisser une note s’éteindre avant d’oser la suivante.Le public est suspendu.

  Lorsque le dernier accord s’évanouit, un instant de silence total précède l’explosion des applaudissements. Un succès net, franc, sans équivoque. Elle s’est imposée.

  Plus tard dans la soirée, le concert touche à sa fin.Kateryna se lève, salue longuement. Les spectateurs, encore sous le charme, se lèvent à leur tour. Des bouquets apparaissent, tendus depuis le bord de la scène. Elle les re?oit avec un sourire sincère, presque étonné, comme si elle ne s’y habituait jamais vraiment.

  Lorsqu’elle quitte enfin la salle, les bras chargés de fleurs, l’agitation reste derrière elle. Les coulisses se referment, la rumeur s’éloigne. La musique, elle, continue de vibrer quelque part dans l’air encore chaud.

  La nuit est tombée lorsqu’on la retrouve dans une petite chambre confortable d’un h?tel parisien. Rien de luxueux, mais une atmosphère paisible : une lampe tamisée, une fenêtre donnant sur une rue calme, le lit soigneusement fait.

  Kateryna Shevchenko a vingt-six ans.

  Ukrainienne. Pianiste en tournée à travers l’Europe, de salle en salle, souvent modestes, parfois prestigieuses. Déjà reconnue bien au-delà de son pays d’après guerre.

  Comme chaque soir, elle appelle ses parents à Kyiv. La conversation est douce, rassurante. Elle raconte le concert, le public, les applaudissements. Elle veut les apaiser, leur dire que tout va bien.

  Après l’appel, elle se déshabille lentement, laisse la fatigue tomber avec les vêtements. Une douche chaude l’enveloppe, dénoue la tension de la journée.

  Lorsqu’elle se glisse enfin sous les draps, la lumière éteinte, le sommeil tarde à venir.

  Alors, les souvenirs affleurent.

  Elle revoit d’abord sa famille — une famille de musiciens. Les répétitions dans l’appartement, les partitions ouvertes sur la table, les discussions passionnées autour d’un phrasé, d’un tempo. Le piano est entré dans sa vie très t?t, presque naturellement. à cinq ans, ses pieds ne touchaient pas encore le sol quand elle s’asseyait sur le tabouret, mais déjà les notes faisaient sens. La révélation n’avait rien eu de spectaculaire : simplement la certitude, douce et profonde, que c’était là sa place.

  Elle se souvient de son premier concert, à treize ans, dans une petite salle d’Odessa. Une scène modeste, quelques rangées de chaises, des visages familiers et d’autres inconnus. Elle avait tremblé avant d’entrer, puis plus rien — seulement la musique, et ce silence attentif qui l’avait portée jusqu’à la dernière note.

  Les vacances scolaires n’avaient jamais vraiment été des vacances. Elles étaient rythmées par les déplacements, les petites villes de province, les salles parfois improvisées, les pianos inégaux. Mais elle aimait cela : voyager, jouer, recommencer. Chaque concert était une pierre de plus sur un chemin qu’elle tra?ait sans le savoir.

  à dix-neuf ans, il y avait eu Moscou. Un concert important. Et surtout ces rencontres : de jeunes pianistes russes, brillantes, exigeantes, passionnées comme elle. Elles avaient parlé musique, technique, avenir. à aucun moment la politique n’avait franchi la porte de ces échanges. Il n’y avait alors que le talent, l’émulation, la promesse d’un monde ouvert.

  Puis la guerre. Brutale. Incompréhensible. Dramatique et inutile.Et l’exil.

  Au début, les sollicitations venaient avec une arrière-pensée à peine dissimulée : programmer une Ukrainienne, afficher un symbole. Elle l’avait accepté, sans illusion, parce que jouer restait sa manière d’exister, de tenir. Et peu à peu, autre chose avait émergé. Les salles se remplissaient pour elle, pour son jeu, pour ce qu’elle disait à travers le clavier. Une reconnaissance fragile mais réelle.

  Allongée dans le noir, Kateryna pense à tout cela. à ce chemin fait de musique, de ruptures, de rencontres. à l’espoir, aussi — ténu mais tenace — que la paix s’installera définitivement.

  Elle ferme les yeux, la tête étrangement lourde.

  Demain, encore, elle jouera.

  Katya a toujours per?u la musique comme une ?uvre picturale. Pour elle, les notes ne sont jamais abstraites : elles ont une couleur, une matière. Un do grave tire vers des ocres sombres, presque terrestres ; un mi clair s’ouvre sur un jaune pale, lumineux; certains accords se superposent comme des glacis, d’autres s’entrechoquent en contrastes violents. Elle ne “voit” pas la musique au sens clinique du terme, mais elle la ressent sous forme de teintes mentales, d’équilibres chromatiques.

  D’autres pianistes partagent cette aptitude rare. Souvent, ce sont des artistes d’une sensibilité exceptionnelle, capables de structurer une ?uvre comme une toile, de donner à un morceau une cohérence visuelle intérieure qui se traduit, pour l’auditeur, en évidence émotionnelle.

  Mais ces couleurs n’existent que lorsqu’elle joue.

  Ou lorsqu’elle écoute.

  Jamais lorsqu’elle observe le monde.

  Katya est assise sur le bord du lit, immobile, les mains posées de chaque c?té d’elle.

  Ses yeux balaient lentement la chambre, comme si elle cherchait à en vérifier la réalité.

  Peut-elle vraiment se rendre à sa répétition matinale dans cet état ?

  Elle avait bien dormi. Oui. Elle avait dormi… d’une seule traite. Un sommeil dense, compact, presque trop profond. Pas un rêve distinct, pas un réveil nocturne. Un bloc. Lourd, continu, comme une anesthésie.

  Le retour à l’éveil avait été long. Anormalement long. Comme si sa conscience avait d? remonter depuis un endroit trop éloigné, trop silencieux.

  The story has been taken without consent; if you see it on Amazon, report the incident.

  Et maintenant…

  Depuis qu’elle a quitté ses draps, tout ce qui l’entoure vibre. Les surfaces ne sont plus stables : des reflets lumineux se chevauchent, glissent les uns sur les autres, fusionnent, se dédoublent, créant des teintes nouvelles, impossibles à nommer. Les murs respirent. L’air semble traversé de franges colorées, comme si la lumière elle-même avait perdu sa discipline.

  Elle a pris une douche ainsi, les yeux presque constamment fermés. S’est habillée de la même fa?on, à tatons, espérant à chaque instant un retour à la normale. Une fatigue résiduelle, avait-elle pensé. Un contrecoup.

  Rien de plus.

  Puis elle a jeté un regard par la fenêtre.

  Et la panique l’a saisie.

  Le boulevard parisien n’est plus qu’un kaléidoscope. Les voitures tracent des sillons chromatiques, les passants laissent derrière eux des tra?nées instables, et les fa?ades semblent se recomposer en permanence sous l’effet de couleurs mouvantes, irréelles.

  La musique est entrée dans le monde.

  Et elle ne sait plus comment l’arrêter.

  L’angoisse la serre à la poitrine, brute, incontr?lable. Sa respiration se fait courte, hachée. Elle se sent au bord de la rupture, comme si son esprit cherchait désespérément une issue que la raison refuse encore de formuler.

  Et pourtant, au c?ur même de cette panique, une pensée étrange s’insinue.Une idée absurde. Presque ridicule.

  Tu es pianiste.

  La phrase n’a pas de voix, pas de timbre identifiable. Elle s’impose simplement, avec une clarté troublante.

  Tu peux arrêter cette musique.

  Katya secoue imperceptiblement la tête. Cela n’a aucun sens. Ce qu’elle voit n’est pas de la musique. Ce sont des hallucinations, une fatigue extrême, peut-être un malaise neurologique. Tout sauf cela.Et pourtant… le monde autour d’elle vibre exactement comme une ?uvre mal ma?trisée. Trop de couches. Trop de résonances. Une cacophonie de couleurs sans hiérarchie.

  Elle se lève.

  Ses jambes tremblent, mais elle tient debout. Lentement, presque avec précaution, elle tend les bras devant elle. Le geste est familier, inscrit dans son corps depuis l’enfance. Elle n’a pas besoin de réfléchir. C’est celui qu’elle fait toujours avant d’entrer dans une ?uvre difficile, lorsqu’elle effleure mentalement le clavier avant de jouer.

  Ses doigts se déploient dans l’air.

  Elle imagine les notes une à une. Pas comme des sons, mais comme des points de lumière qu’il faut apaiser. éteindre. Elle “joue” le silence, touche après touche. Un geste lent, précis, presque tendre, comme si elle caressait un clavier invisible.

  Un accord d’abord — elle le décompose.

  Une note. Puis une autre.

  Autour d’elle, quelque chose se produit.

  Les vibrations colorées faiblissent. Les teintes les plus agressives se retirent, comme des harmoniques malvenues qu’on étouffe d’un doigt s?r. Les reflets cessent de se chevaucher, perdent leur intensité, s’éteignent l’un après l’autre. Le monde reprend du poids, de la stabilité. Les murs se figent. L’air redevient transparent.

  La chambre est redevenue une chambre.

  Silencieuse. Immobile.

  Ses bras retombent lentement le long de son corps. Son c?ur bat encore trop vite, mais l’angoisse a cédé la place à un autre sentiment, plus vertigineux encore : la certitude d’avoir agi.

  D’avoir, d’une manière impossible, joué le réel.

  Katya arrive en retard sur la scène où elle doit se produire dans la soirée. Rien d’excessif, quelques minutes à peine, mais suffisantes pour tendre l’atmosphère. On l’accueille avec une politesse distante, un regard un peu fermé. Elle murmure des excuses, à voix basse, presque machinalement. Son visage est crispé, tiré par une fatigue qu’elle ne cherche même pas à masquer. Cela suffit à désarmer les reproches. Personne n’insiste.

  Elle traverse la scène comme en apnée.

  Tout au long du trajet, elle n’a pas cessé d’y penser. à ce qui lui est arrivé. à cette irruption absurde de couleurs, à ce geste impossible qui les a fait dispara?tre. Elle cherche un sens, une explication rationnelle. Un trouble passager. Une fatigue accumulée. Un dérèglement neurologique.

  Rien ne tient vraiment.

  Elle n’ose pas s’aventurer trop loin dans l’hypothèse pourtant la plus plausible : un déséquilibre psychique. Le mot lui traverse l’esprit, puis elle le repousse aussit?t. Pianiste, elle a appris à ma?triser le trac, la tension, la fatigue extrême. Elle conna?t ses failles. Cela n’y ressemble pas.

  Ce qui la perturbe le plus, ce ne sont pas les visions. Elles pourraient peut-être encore s’expliquer.

  Non.

  Ce qui l’inquiète, c’est la manière dont elle les a fait taire. Comme si le monde avait obéi à un réflexe intime, inscrit en elle depuis l’enfance. Comme si ce geste n’avait rien d’exceptionnel — seulement… juste.

  Elle s’installe devant le piano.

  Le tabouret est à la bonne hauteur. Le clavier familier. L’odeur du bois, le silence suspendu de la salle. Elle tente de retrouver ses automatismes : ajuster la position, poser les mains, respirer.Mais une question s’impose, brutale, incontournable.

  Que va-t-il se passer si je joue ?

  Ses doigts restent immobiles au-dessus des touches.Dans la salle, quelques observateurs — techniciens, organisateurs, musiciens — échangent des regards. On s’étonne de cette immobilité prolongée. Une chaise grince. Quelqu’un toussote. L’impatience affleure.

  Katya ferme les yeux.

  Puis, avec une lenteur presque cérémonielle, elle abaisse les mains.Et commence.

  Le choix du morceau s’impose à elle presque malgré elle.Le Prélude en do dièse mineur, opus 3 n°2 de Rachmaninov.

  Elle le conna?t depuis l’adolescence. Tous les pianistes le connaissent. Mais peu osent réellement l’habiter.

  Des accords massifs, répétés, martelés comme des blocs de pierre. Une écriture verticale, exigeante, où chaque reprise demande une ma?trise absolue de la dynamique, de la pédale, du poids du bras. Rien n’est gratuit : la moindre approximation transforme la grandeur sombre de l’?uvre en lourdeur. Le premier mouvement repose sur ces accords obsédants, presque funèbres, qui reviennent sans cesse, identiques en apparence, mais toujours à modeler, à sculpter.

  Katya attaque le premier accord.

  Il est juste. Plein. Parfaitement posé.

  Le second l’est davantage encore.

  Puis le troisième.

  Quelque chose se met en place. Son jeu gagne en ampleur, en autorité. Elle ne force pas la puissance : elle la canalise. Les accords tombent avec une précision implacable, mais respirent. Chaque reprise trouve un équilibre nouveau entre gravité et tension contenue.

  Les professionnels présents se redressent peu à peu sur leur siège. Ce n’est plus une répétition. C’est autre chose. Une prise de possession.

  Katya ne pense plus.

  Ses mains savent.

  Plus elle avance, plus l’aisance devient évidente. Presque insolente. Les passages réputés écrasants deviennent fluides sous ses doigts. Les contrastes s’affinent, la structure se clarifie. La musique s’élève, massive et ma?trisée, jusqu’à un point où la salle entière semble retenue par un même souffle.

  Puis, au c?ur d’un accord prolongé, tout bascule.

  Katya ne voit plus le piano.

  à la place, une surface plane, blanche, parfaitement horizontale, s’étend devant elle. Comme une table infinie. De cette surface jaillissent d’innombrables faisceaux colorés — fins, lumineux, de toutes les teintes imaginables. Des centaines de lignes vibrantes, tendues vers le haut, animées d’une énergie presque douloureuse.

  Et ses mains…

  Ses mains ne jouent plus.

  Elles coupent.

  Chaque geste tranche un faisceau avec une vitesse et une précision surhumaines. Elle ne frappe pas : elle sectionne. Les couleurs s’éteignent, se recomposent, s’ordonnent sous ses doigts. Elle est traversée par un état second, proche de l’hypnose. Une lucidité absolue mêlée à une fureur intérieure.

  Une rage exaltante. Magnifique. Et désespérée.

  Elle ressent une puissance qu’elle n’a jamais connue. Et, simultanément, la certitude qu’elle ne peut pas la contenir.

  Alors tout casse.

  Le son se brise net. Le tabouret bascule. Katya s’effondre lourdement, roule sur la scène dans un mouvement désordonné. Un cri jaillit dans la salle. Les professionnels se lèvent d’un bond.

  Avant que le noir ne l’emporte, une dernière vision s’impose à elle — fugitive, mais d’une intensité terrifiante :

  une nébuleuse colorée, immense, vibrante, comme si l’univers lui-même s’était brièvement ouvert sous ses paupières.

  Puis plus rien.

Recommended Popular Novels