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Chapitre 1 : Hôpital psychiatrique

  Il fait froid, même avec le chauffage qui souffle comme un dragon asthmatique.

  Les lumières de l'amphi sont jaunes, trop fortes, comme si quelqu'un avait tenté de recréer le soleil avec des ampoules Lidl.

  Autour de moi, ?a feuillette, ?a renifle, ?a révise dans la panique. Les étudiants en droit en hiver : un mélange de café froid, de sueur anxieuse et d'espoir déjà mort.

  Je suis au troisième rang. Pas par motivation, hein. C'est juste l'endroit où la lumière ne clignote pas au-dessus de ma tête. On prend les victoires qu'on peut.

  Le prof parle de droit constitutionnel. J'ai arrêté d'essayer de comprendre il y a longtemps le moment exact doit se situer entre "préambule" et "libertés fondamentales".

  Je devrais écouter. Vraiment. J'ai un partiel qui arrive, et je suis déjà en train de creuser ma tombe académique, pelle en main. Mais impossible. Mon esprit fait... autre chose.

  Il observe.

  Devant moi, un type se gratte la tempe toutes les trente secondes. Marque de stress. Ou mensonge. Généralement, c'est les deux.

  à ma gauche, une fille lit ses fiches mais ses yeux sautent un mot sur deux. Fatigue, anxiété, rupture récente. à droite, un gars fait tourner son stylo trop vite agitation, impulsivité, probablement une débrouille en soirée.

  Je ne sais pas pourquoi je remarque tout ?a. Je n'ai jamais été entra?né. Je ne pratique pas. Je vois juste. Comme un réflexe. Comme une seconde langue parlée par mon cerveau que je n'ai jamais apprise.

  Et parfois, ?a sert.

  Un jour, j'ai su quand un pote allait faire un burn-out. Un autre, j'ai empêché un gars de se faire humilier en amphi parce que je savais que le prof allait l'interroger. Un autre, j'ai pu dire à une fille qu'elle n'était pas folle, que oui, son petit ami mentait.

  Mais la plupart du temps...

  ?a m'éloigne.

  Parce que quand tu vois les fissures des gens, quand tu sais où ils sont faibles, comment ils craquent, comment ils mentent... t'as toujours la sensation que tu pourrais en profiter. Que tu pourrais les manipuler. Que tu pourrais les pousser.

  Et le pire ?

  ?a fonctionnerait.

  Rien que cette pensée me dégo?te.

  Alors je garde mes distances. Toujours. Je préfère me sentir seul que dangereux.

  Je me masse l'arête du nez. J'ai la tête lourde. C'est sans doute trop de nuits à dormir mal. Trop de jours à avoir l'impression d'être suivi sans jamais rien voir quand je me retourne. Trop d'ombres dans un cerveau déjà fatigué.

  Mais bon.

  ?a fait quelques jours que je ne fais plus de cauchemars. C'est déjà ?a. Un cadeau de la vie, on va dire. Pas de mon psy, vu que j'en ai pas. Pas que j'en veuille pas, hein. Juste... je saurais pas quoi lui dire.

  "Alo docteur, j'ai un radar à mensonges dans la tête et une mère qui confond mon prénom avec ceux de ses ex. C'est grave ?"

  Ouais, non. Mauvaise idée.

  Je souffle, je tourne une page de mon cours pour avoir l'air studieux.

  Je devrais vraiment réviser. J'ai un partiel de droit bient?t et j'ai encore moins travaillé que la machine à café du campus.

  Mais au lieu de ?a, mon cerveau décide que c'est le moment parfait pour penser à ma mère.

  à sa chambre blanche à l'h?pital. à la fa?on dont elle serre mes doigts parfois comme si elle craignait que je disparaisse. à la fa?on dont elle m'appelle Thomas, Pierre, Lucas, avant de retomber sur mon vrai prénom comme un tir random dans un gacha.

  Dans l'amphi, quelqu'un fait tomber une trousse. ?a résonne comme un coup de feu dans ma tête.

  Je ferme les yeux une seconde.

  Il faut que j'aille la voir juste après le cours. ?a fait trop longtemps. Et j'ai ce pressentiment bizarre que quelque chose cloche. Plus que d'habitude. Plus que la simple maladie.

  Comme si un fil invisible reliait mes ombres aux siennes.

  Je rouvre les yeux.

  Et je me dis, juste en passant, que ce serait bien que la vie arrête de me lancer des mystères dans la figure toutes les deux semaines.

  J'ai un partiel à survivre, merde.

  Je me lève quand le prof tourne enfin la page de son PowerPoint, c'est-à-dire quand j'ai déjà mentalement quitté la salle depuis vingt bonnes minutes. Les autres griffonnent encore, en mode "si j'écris assez vite je vais comprendre plus tard". C'est mignon. Tragique, mais mignon.

  You might be reading a stolen copy. Visit Royal Road for the authentic version.

  Moi je ferme mon cahier qui a servi à... rien. Littéralement à rien. Je crois même que j'ai dessiné un bonhomme baton qui tombe d'une falaise, donc techniquement j'ai été productif.

  Je descends les marches, mon sac sur l'épaule, en essayant d'ignorer cette impression bizarre dans mon dos.

  Ce truc.

  Cette sensation.

  Comme si quelqu'un me regardait entre les omoplates depuis deux jours.

  Je ne me retourne pas.

  Parce que je suis un homme fort, indépendant, responsable.

  Et surtout parce que j'ai absolument pas envie de découvrir un truc glauque derrière moi à 19h en hiver.

  La porte de l'amphi s'ouvre avec un bruit de vieux coude. L'air glacé me frappe, ?a me réveille presque autant que mes trois cafés de la journée.

  Il fait nuit depuis longtemps, c'est officiel, le soleil a démissionné pour burn-out saisonnier.

  Le bus tarde. J'attends. Un couple s'embrasse à l'arrêt, à deux pas. Leurs gestes sont faux, forcés. Le gar?on pense déjà à autre chose, je le vois dans ses yeux. La fille s'accroche comme si c'était vital.

  ?a m'arrache un sourire triste. Les mensonges sont partout, jusque dans les lèvres des amoureux.

  Le bus n'arrive pas. Je me tra?ne quelques pas plus loin, les mains dans les poches, et je sens encore cette impression d'être suivi. Une seconde, j'ai l'impression de capter un mouvement à ma gauche.

  Je tourne la tête.

  Rien.

  Juste une silhouette qui traverse la rue et dispara?t aussit?t. Peut-être un étudiant, peut-être pas. Je déteste ces "peut-être pas".

  Je chasse cette idée, mais l'air froid n'aide pas à la faire dispara?tre. La nuit colle à ma peau, comme si elle voulait m'avertir de quelque chose.

  J'ai un rire nerveux qui me surprend moi-même.

  — Génial, je deviens parano. Le combo parfait pour un étudiant en droit : les insomnies, les dettes, et maintenant les hallucinations bonus.

  Le bus finit par arriver, poussif, les phares fatigués. Je monte dedans, je me pose au fond.

  Je fixe la vitre embuée.

  Je me dis que tout ?a va passer.

  Je me dis que c'est juste le stress.

  Je me dis beaucoup de trucs, en fait, mais aucun n'aide vraiment.

  Et sans comprendre pourquoi, je sais déjà que ce soir, quelque chose vient de commencer.

  Le bus me dépose devant l'h?pital.

  La fa?ade est tellement blanche qu'on dirait qu'elle a été passée au lave-vaisselle industriel. ?a brille, ?a respire la propreté forcée, ?a veut donner confiance.

  Spoiler : ?a ne marche pas.

  Les portes automatiques s'ouvrent avec ce son insupportable, le chhhhk qui me donne toujours l'impression que je rentre dans la bouche d'un monstre géant.

  L'odeur me frappe directement : désinfectant, plastique, médicaments... et dessous, ce truc que je reconna?trais entre mille.

  La maladie.

  La vraie.

  Celle qui suinte des murs.

  Je respire par le nez, mauvaise idée.

  J'ai le go?t du métal sur la langue. Comme si l'air avait été filtré à travers une monnaie de cinquante centimes.

  Je connais le chemin par c?ur.

  Couloir gris, néons agressifs, portes identiques.

  J'ai l'impression d'être dans un jeu vidéo où chaque couloir est un copier-coller du précédent pour économiser le budget.

  La plaque de sa chambre appara?t.

  "Jane Solaure".

  Je ferme les yeux une seconde.

  C'est débile, mais j'ai toujours la même pensée à l'entrée :

  J'espère qu'aujourd'hui elle saura qui je suis.

  J'inspire. Je pousse la porte.

  — ... William? dit-elle.

  Oh, il est nouveau celui la.

  Je souffle.

  — Non, maman.

  Elle fronce les sourcils, hésite. On voit les pensées ramer dans son regard.

  — Pierre ?

  Je ferme les yeux.

  — Toujours pas.

  Elle continue comme ?a, avec la détermination d'une machine qui veut absolument casser mon moral.

  Elle teste des prénoms aléatoires comme si elle feuilletait son Pokédex de mecs imaginaires.

  — ... Soren ?

  Je hoche la tête.

  Elle s'illumine.

  Comme si elle avait trouvé la bonne réponse à un quiz improbable.

  — Ah ! Je savais bien...

  Je m'assois, la chaise en plastique couine comme si elle protestait.

  à vrai dire, je n’ai aucune idée du jour où elle a commencé à péter un cable. Elle était déjà comme ?a quand je l’ai rencontrée. C’était le père de la famille d’accueil (un fils de pute qui touchait les filles qu’on envoyait chez lui) qui est un jour venu me voir pour me dire que j’avais une mère et me for?ait à aller la voir une fois par semaine.

  Les médecins ont dit qu’ils l’ont trouvée devant l’h?pital, avec du sang et des blessures partout sur elle, essoufflée et avec un bébé dans les bras.

  Elle avait perdu tellement de sang qu’on a d? la plonger dans le coma, et à son réveil, ce n’était plus la même.

  Au début, c’était bizarre. Son état était si grave qu’elle ne pronon?ait même pas un mot. De mon c?té, j’étais gêné et je voulais partir vite.

  Puis, au fur et à mesure des visites, elle a commencé à me regarder et à prononcer des mots. Il a fallu plusieurs années, mais maintenant elle fait des phrases semi-cohérentes. Le médecin dit qu’on pourra bient?t repartir ensemble.

  Elle me regarde enfin vraiment, enfin une seconde ou deux avant que son esprit ne s'égare ailleurs. Ses mains triturent le drap, ses doigts tremblent un peu.

  — Tu as mangé ? me demande-t-elle.

  ?a, c'est sa phrase-pilote. Le truc qu'elle demande même aux gens en hallucination. J'arrive à sourire.

  — Ouais. Pas à la cafèt', t'inquiète.

  Un rire lui échappe. Trop aigu. Trop bref.

  ?a fait tchik, comme une tasse qui se fissure.

  Je lui parle de ma journée. Elle écoute, puis décroche, revient, décroche à nouveau.

  Comme une radio qui change de fréquence toute seule.

  Puis sa voix change.

  Elle tombe d'un coup.

  — Ils viennent la nuit.

  Je relève la tête.

  — Qui ?a ?

  Elle m'observe. Et là, juste l'espace d'une seconde, elle est lucide.

  Vraiment lucide.

  ?a me glace jusqu'aux os.

  — Ne lui parle pas, dit-elle.

  De quoi elle parle?

  — à... qui ?

  Elle se rapproche, presque confidente, presque terrifiée.

  — à lui.

  Son souffle devient tremblant.

  — à Belial.

  Je reste figé.

  Belial.

  C'est quoi ?a, encore ? Un alien ? Un rappeur ?

  Un mot qui n'a rien à faire dans la bouche de ma mère.

  Elle se laisse retomber sur son oreiller, vidée.

  Puis, comme si de rien n'était :

  — Tu pourrais me ramener un tiramisu, la prochaine fois ?

  Je déglutis.

  — ... Ouais. Bien s?r.

  Après ?a, la conversation part dans tous les sens.

  Les rideaux jaunatres, les voisins de chambre, les infirmières qui parlent trop fort, les souvenirs qui n'existent pas...

  Son rire sonne faux.

  Un rire qui essaie d'étouffer la peur, mais la peur est plus forte.

  Je la regarde.

  Ses joues trop pales.

  Ses yeux qui s'accrochent puis s'échappent.

  Les néons qui bavent une lumière blanche sur sa peau, la rendant presque transparente.

  L'air sent le métal.

  L'acide.

  L'angoisse.

  à un moment, elle s'endort.

  Je reste là, à la fixer, essayant de comprendre si elle rêve encore de ses fant?mes.

  Ou si elle rêve de moi.

  Ou si je ne suis qu'un prénom sur une liste de plus.

  Je me lève pour partir, la gorge serrée.

  La porte grince quand je la referme.

  Dans le couloir, les néons bourdonnent comme un avertissement.

  Et sans que je sache pourquoi, ce moment-là...

  ce nom-là...

  me reste coincé dans la tête.

  Belial.

  Comme une clé qu'on m'aurait glissée dans la poche.

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