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CHAPITRE 6 La viande de loup

  CHAPITRE 6

  La viande de loup

  La carcasse était là, posée sur le comptoir de mon kiosque, et elle me regardait.

  Fa?on de parler. Une carcasse ne regarde personne. Mais celle-ci avait une présence. Quatre-vingts kilos de loup gris étalés sur des planches brutes, la fourrure encore humide de rosée, une entaille nette à la patte arrière droite — mon ?uvre — et une odeur férale, puissante, à mi-chemin entre le gibier et le chien mouillé, qui montait dans l’air matinal de Heavenburg et faisait froncer le nez à un guerrier qui passait à trois mètres.

  Le guerrier a levé les yeux vers moi en passant, a aper?u l’ic?ne qui flottait encore à c?té de mon nom — vingt-deux heures restantes sur les vingt-quatre du trophée — et a étouffé un rire. J’ai fait comme si je n’avais pas vu.

  J’avais sorti la carcasse de mon inventaire une heure plus t?t, après avoir servi les premiers clients du matin — du lapin r?ti, comme d’habitude, avec le stock qu’élisabeth avait laissé sur le comptoir avant l’aube. Elle était repartie en forêt avant que je sois levé, me laissant deux lapins et un mot griffonné sur un bout d’écorce : ? ne fais pas de bêtises ?. Trop tard.

  Le timer de pénalité de mort défilait dans le coin de mon champ de vision, discret mais insistant, comme un rappel permanent que j’étais le seul joueur de ce serveur à s’être fait tuer par un lapin. Deux heures et quarante-trois minutes restantes. Chaque point d’EXP gagné amputé de vingt pour cent. Merci, lapin.

  Mais ce n’était pas le lapin qui m’intéressait en ce moment.

  J’ai retourné la bête sur le dos. Le loup était énorme vu de près — la tête pendait d’un c?té du comptoir, les pattes arrière de l’autre, et la fourrure grise était drue, épaisse, le genre de pelage qui ferait un beau manteau pour quelqu’un qui n’a pas de problème moral avec le concept. J’ai sorti mon couteau de cuisine en fer. Qualité médiocre. Trois à quinze points de dégats. Mais pour découper de la viande, les dégats n’avaient aucune importance. Ce qui comptait, c’était la précision.

  Et la précision, je l’avais.

  La première incision est partie du sternum, droite, nette, suivant la ligne blanche de l’abdomen. Le même geste que pour un agneau de lait, en plus grand. La peau s’est ouverte sous la lame, révélant la couche de graisse sous-cutanée — plus fine que chez un porc, plus épaisse que chez un cerf. J’ai séparé la peau de la chair en travaillant le couteau à plat, centimètre par centimètre, en tirant la fourrure d’une main pendant que l’autre guidait la lame. Un travail de patience, pas de force. Le genre de travail que DEX 27 rendait presque méditatif.

  La peau est venue d’un seul tenant. Intacte, souple, sans accroc. Je l’ai roulée et stockée dans l’inventaire. Le Système l’a enregistrée : ? Peau de loup gris (x1) — Qualité : Intacte ?. Intacte. Pas ? ab?mée ?, pas ? correcte ?. Intacte. Le prix de vente allait s’en ressentir.

  Ensuite, la tête. Les crocs, spécifiquement. Deux canines supérieures de huit centimètres, jaunatres, légèrement courbées, avec une pointe encore aff?tée. Les mêmes crocs qui m’avaient entaillé l’avant-bras hier. Je les ai extraits avec précaution, en tra?ant autour de la gencive, en faisant levier sans forcer. Le genre de geste délicat que j’avais pratiqué des centaines de fois en désossant des têtes de veau.

  ? Croc de loup (x2) ?. Stockés. Matériau d’artisanat, probablement — un artisan ou un alchimiste en ferait quelque chose.

  Puis la viande. J’ai dégagé les quartiers arrière, les épaules, le filet le long de l’épine dorsale. La chair était sombre, presque noire par endroits, fibreuse, avec des veines grasses qui couraient dans le muscle comme des rivières de mauvaises nouvelles. L’odeur — forte, férale — montait de la carcasse ouverte avec une insistance qui aurait fait fuir n’importe quel joueur normal.

  Restaient les entrailles. Le c?ur, le foie, les reins, les intestins, un estomac demi-plein de quelque chose que je préférais ne pas identifier. Un joueur ordinaire aurait tout jeté — d’ailleurs, c’était probablement ce que le Système attendait. J’ai tendu la main vers le tas d’abats, prêt à les pousser hors du comptoir.

  Et je me suis arrêté.

  J’ai rangé les abats dans mon inventaire. Le Système les a enregistrés sans enthousiasme : ? Abats de loup gris (x1) — Qualité : Immangeable — Usage : inconnu ?.

  

  

  J’ai posé la viande sur le comptoir et j’ai ouvert sa fiche.

  

  J’ai ri.

  J’ai ri comme je n’avais pas ri depuis mon arrivée dans le Système. Un vrai rire, profond, de cuisinier, le genre de rire qu’on pousse quand quelqu’un vous dit qu’un ingrédient est inutilisable et que vous savez — vous savez dans vos tripes — que c’est faux.

  ? Bon. On va s’occuper de toi. ?

  * * *

  La première étape, c’était la marinade.

  L’amertume de la viande de loup, si elle fonctionnait comme dans le monde réel, venait du régime alimentaire de la bête. Un loup mange de la charogne, des baies sauvages, des insectes, tout ce qui passe. La graisse retient les saveurs — toutes les saveurs, y compris les mauvaises. Pour neutraliser ?a, il faut d’abord extraire l’amertume, puis remplacer par quelque chose de mieux.

  J’ai paré la viande. Retiré le gras extérieur — presque tout, en ne gardant que le marbéré interne qui donnerait du moelleux à la cuisson. Mon couteau en fer n’était pas idéal pour du travail de précision, mais la DEX à 27 compensait : mes mains allaient exactement où je voulais, avec une précision qui dépassait celle du couteau.

  Ensuite, la marinade elle-même. J’ai sorti mes trouvailles de la forêt : l’ail des ours — mon arme secrète, peu commun, avec son parfum de sous-bois —, le thym sauvage, le romarin. J’ai ajouté du sel, du poivre, et un filet d’eau vinaigrée — fabriquée ce matin avec du vinaigre acheté au marché et de l’eau de source. L’acide du vinaigre allait casser les fibres, atténuer l’amertume, et les herbes allaient s’infiltrer dans la chair pendant le repos.

  J’ai plongé la viande dans la marinade et j’ai attendu.

  Une heure. En temps réel.

  Pendant l’attente, j’ai servi les clients du matin. Le kiosque tournait tout seul, maintenant — les joueurs revenaient d’eux-mêmes, les habitués saluaient en passant, certains commandaient avant même de regarder le menu flottant que le Système avait généré. Le lapin r?ti aux herbes était devenu un rituel de pré-donjon pour les groupes qui partaient en Forêt Est.

  Quand l’heure a été écoulée, j’ai sorti la viande. Elle avait changé de couleur — plus claire, plus souple, l’amertume de surface dissoute par l’acide. J’ai renifle?. Toujours forte, toujours férale, mais sous l’odeur brute, je distinguais quelque chose. Un fond musqué, profond, presque épicé. Le genre de saveur que les grands chefs chassent pendant des années.

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  * * *

  J’ai allumé le foyer. Bois sec, braises du matin ravivées, une architecture de flammes que je commen?ais à ma?triser.

  La cuisson lente. C’était la clé. Pas de saisie brutale, pas de grillade rapide — cette viande avait besoin de temps, de chaleur douce, de patience. J’ai installé la marmite récupérée sur le foyer avec un fond d’eau, les herbes, l’ail des ours, et la viande marinée. Fermé le couvercle. Et j’ai géré le feu.

  J’ai contr?lé la température pendant quarante minutes. Ajouté une b?che quand la chaleur baissait, écarté les braises quand elle montait. Ajusté, recorrigé, maintenu. Un équilibre constant, minute par minute, entre le feu et la marmite, entre la chaleur et la patience. C’était ce que j’avais fait cinq heures par jour pendant vingt-trois ans, et le Système, apparemment, venait de s’en rendre compte.

  

  Le DING était différent. Pas le tintement habituel. Quelque chose de plus long, de plus chaud, comme une note de violoncelle tenue dans une cuisine en fin de service.

  Les points de suspension, encore. Le Système qui cherche, qui calcule, qui hésite. Sauf que cette fois, les points ont duré longtemps. Trois secondes. Cinq. Sept. Comme si l’algorithme recalculait quelque chose qu’il n’avait pas anticipé.

  Cette phrase. Cette phrase m’a frappé plus fort que le loup de ce matin. Le Système venait d’admettre, en toutes lettres, qu’il y avait des choses que je savais faire avant lui. Que mes vingt-trois ans de métier n’étaient pas un chiffre dans une base de données — c’était une réalité que l’algorithme avait fini par reconna?tre.

  

  J’ai fixé la notification.

  J’ai levé la main droite. J’ai pensé ? feu ?. Pas de formule, pas d’incantation, pas de geste rituel. Juste l’intention. Comme quand je flambe un dessert — la flamme est un outil, pas un sort.

  Une petite flamme est apparue au creux de ma paume. Orange, vive, qui dansait comme la flamme d’un br?leur de cuisine. Chaude mais contr?lée. Obéissante.

  Deux joueurs qui passaient devant mon kiosque se sont arrêtés net.

  ? Mec. T’es cuisinier ou mage ? ?

  ? Oui. ?

  L’autre a ouvert la bouche. L’a refermée. A regardé sa main, puis moi, puis sa main à nouveau. Il cherchait visiblement une réponse à quelque chose, mais la question s’était dissout quelque part entre mon ? oui ? et son cerveau. Il est reparti avec l’air de quelqu’un qui vient de perdre un argument contre lui-même.

  J’ai fermé le poing. La flamme s’est éteinte. Le Mana avait baissé de huit points. Rien de dramatique — j’avais 270 de Mana, c’était moins qu’un shot d’espresso pour mon réservoir. Mais le potentiel était là.

  * * *

  La marmite mijotait depuis une heure et demie quand j’ai retiré le couvercle.

  L’odeur m’a frappé. Transformée. L’amertume brute d’avant la marinade avait disparu, remplacée par quelque chose de dense, de profond, de sauvage mais ma?trisé. L’ail des ours avait fait son travail — son parfum de sous-bois s’était infusé dans la chair, créant un lien entre le go?t de la forêt et celui de la bête qui y vivait. Le thym et le romarin couvraient ce qui restait de l’apreté. Et la cuisson lente avait rendu la viande tendre — pas fondante, pas encore, mais mangeable.

  J’ai go?té.

  J’ai servi une portion.

  Le Système a mis du temps. Plus longtemps que d’habitude. Beaucoup plus longtemps. Les points de suspension ont défilé pendant presque cinq secondes, et à un moment, j’aurais juré avoir vu le texte clignoter, comme si l’algorithme hésitait entre deux réponses.

  

  

  

  L’EXP s’est ajoutée. 114 plus 144 égalent 258. Le seuil du niveau 5 était à 195.

  

  Cinq points de stats. J’ai réfléchi. DEX, INT, AGI — le triangle habituel. Feu du chef, ma nouvelle compétence de combat, utilisait INT et DEX. Trois en DEX. Deux en INT. Le même investissement que d’habitude, mais avec une nouvelle raison : la DEX améliorait mes couteaux et mes flammes. L’INT améliorait mes recettes et la puissance de Feu du chef.

  * * *

  J’ai vendu trois portions de mijoté de loup dans l’heure qui a suivi.

  Pas au même prix que le lapin — le buff était plus faible, la qualité moindre, et l’étiquette ? viande de loup ? faisait hésiter les clients. Mais le prix bas — quinze pièces de cuivre la portion — et la curiosité ont fait le reste. Les joueurs qui go?taient haussaient les sourcils. Pas de dégo?t. De la surprise.

  ? C’est… c’est pas mauvais. C’est même… ?

  ? Correct. ?

  ? Ouais. Correct. Avec de la viande de loup. Comment t’as fait ? ?

  ? Secret professionnel. ?

  Le problème, c’était l’autre question. Celle que trois clients sur quatre finissaient par poser en remarquant l’ic?ne qui flottait à c?té de mon nom.

  ? Hé, c’est quoi ce lapin à c?té de ton nom ? ?

  ? C’est parce que je cuisine beaucoup de lapin. ?

  Pause.

  ? Vraiment ? ?

  ? Oui. Beaucoup de lapin. C’est ma spécialité. ?

  Certains semblaient y croire. D’autres moins. Aucun n’a insisté. L’ic?ne disparaissait dans vingt heures de toute fa?on. J’avais juste à tenir jusqu’à là.

  * * *

  élisabeth est rentrée en fin d’après-midi. Elle a regardé le kiosque, les clients, la marmite de mijoté. Puis elle m’a regardé, moi.

  Ou plut?t, elle a regardé à c?té de moi. Légèrement au-dessus. Là où flottait l’ic?ne .

  ? T’as cuisiné du loup. ?

  ? Oui. ?

  ? T’as tué un loup. ?

  ? … Techniquement. ?

  ? Toi. Le cuisinier. Tu as tué un loup. ?

  ? C’est une longue histoire. ?

  Elle a croisé les bras. Le regard s’est fait inquisiteur.

  ? T’as pris des dégats ? ?

  ? Quelques-uns. ?

  ? Combien ? ?

  ? Quelques-uns. Bref, go?te le mijoté de loup, c’est du bon travail. ?

  Elle a go?té. Elle a haussé un sourcil.

  ? Correct. ?

  ? C’était immangeable ce matin. ?

  ? … ?

  Le deuxième vrai sourire. Plus discret que le premier, presque involontaire, mais il était là.

  Puis son regard est remonté vers l’ic?ne.

  ? Et ?a ? ?

  ? Quoi, ?a ? ?

  ? Le lapin. à c?té de ton nom. ?

  ? C’est parce que je cuisine beaucoup de lapin. ?

  Elle m’a fixé deux secondes.

  ? J’en ai tué plus de deux cents depuis que je suis dans ce Système. J’ai pas d’ic?ne de lapin. ?

  J’ai ouvert la bouche. Je l’ai refermée.

  ? J’ai peut-être été tué par un lapin. ?

  Silence.

  ? Pardon ? ?

  ? Après le loup. Il y avait un lapin. De niveau deux. Il a sauté sur mon visage. ?

  Elle ne riait pas. C’était presque pire. Elle écoutait, les bras croisés, avec l’expression de quelqu’un qui savoure chaque détail pour pouvoir le ressortir plus tard.

  ? Continue. ?

  Alors j’ai raconté. Le loup, le combat, le tendon entaillé, les dix points de vie restants. L’euphorie d’avoir gagné. Et le lapin. Le lapin de niveau deux qui avait surgi des buissons et qui s’était jeté sur mon visage pendant que je ramassais la carcasse.

  élisabeth a écouté jusqu’au bout sans l’interrompre. Quand j’ai fini, elle a regardé l’ic?ne une dernière fois, puis elle a posé quatre nouveaux lapins sur le comptoir.

  Elle est repartie sans un mot.

  Mais le troisième sourire était le plus large des trois.

  * * *

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